Et me voilà lâché au fond du trou. Ma fin, toute proche, se fait maintenant sentir. Bientôt j’irai rejoindre la fosse commune et l’on
n'en parlera plus. J’aimerais pouvoir encore éprouver quelque chose, un peu d’angoisse ou de révolte mais rien n’y fait, je ne suis plus qu’un résidu flasque, sans âme, dont on ne peut plus rien
tirer, pas même une larme.
On m’a tout pris
- sucé jusqu’à la moelle - laminé, dégraissé, lessivé. Ce qui demeure ici n’est à personne, d’ailleurs personne n’en veut, c’est un déchet qui n’attend plus rien si ce n’est qu’on l’évacue sans
autre forme de procès pour cause d'inanité.
Attirant, pourtant, je le fus, j’en ai même fait saliver plus d’un autrefois, on me trouvait des qualités, du caractère, on voulait
m’embaucher. M’emboucher plutôt. Moi, vous comprenez, dévoré d’ambition comme je l’étais, j’aurais tout accepté pour m’asseoir à leur table autrement qu’en gibier. Alors ils m’ont fait patiemment
mijoter, mariner dans mon jus, finalement j’ai cédé, prêt à m’accommoder à toutes les sauces, espérant palper un peu d’oseille. J’y ai cru, me voilà cuit.
Il aura suffi du lustre tapageur d’un miroir aux alouettes pour me captiver. Ebloui, je n’ai pas entrevu, derrière leurs sourires
aguichants, le dessein des dents. Ha, le charme insensé des gueules carnassières ! J’y ai laissé des plumes vraiment. Ha, les appeaux… j’y ai laissé ma peau. Et pour quelques deniers
prestement investis sur la place du marché, les chasseurs de têtes se sont payé la mienne.
J’étais si confiant, moi, l’invulnérable, tellement certain de passer entre les balles, virevoltant, tournoyant, insaisissable
passager courant après le temps, fier volatile toujours en avance d’une longueur sur la concurrence…
Pauvre pigeon, va... Où t’ont mené tes kilomètres d’ardeur ? L’as-tu vu, le bout du tunnel ? As-tu trouvé en
ces lieux qu’on dit d’aisance le bonheur si longuement convoité ?
Et dire qu’il fut un âge sans échéance où je vaquais de-ci de-là, goûtant la vie en sifflotant de branches en
branches.
Côme Fredaigue
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